LE PRIEURE DE PONT AUX MOINES
Ce n'est pas sans raison qu'une importante partie de la commune se nomme
Pont aux Moines, et s'il ne reste que peu de choses de cet ancien établissement
religieux, l'histoire est là pour nous dire qu'il eut autrefois une certaine
importance, du moins par son influence et son rayonnement. A l'heure actuelle,
la seule trace qui subsiste est un reste de portail situé dans le jardin d'une
propriété dénommée précisément "le Prieuré". Jusqu'en 1927,
l'ancienne chapelle convertie en grange avait pu être gardée mais la vétusté du
bâtiment a obligé à le démolir. Par sa disposition et ses sculptures, la façade
de rapprochait de celle de nos églises romanes des XIème et XIlème siècles.
Il s'agissait d'un édifice de 17 mètres de long sur 9 mètres 20 de large,
le portail de 2 mètres 75 de haut, surmonté d'une grande fenêtre, se composait
d'une voussure en plein cintre reposant sur deux colonnettes; la fenêtre était
également surmontée d'une voussure en plein cintre. Il ne restait aucune baie
au mur du fond, mais la nefétait éclairée de 6 fenêtres en plein cintre de 2,70
mètres de haut sur 0,90 mètre de large. Les murs étaient en moellons
irréguliers noyés dans un ciment d'une teinte légèrement rosée. La charpente
moulurée apparente avait du être refaite aux environ du XVIIème siècle.
Le Prieuré de Pont-aux-Moines
Aucun vestige ne subsiste du cimetière qui devait se trouver au nord de
cette chapelle, donc en partie sous des bâtiments et la route actuelle.
Effectivement, des traces de squelettes et de cercueils de pierre ont été
trouvées lors de divers travaux et fouilles.
L'origine du Prieuré remonte à l'an 1075, date à laquelle un chevalier, du
nom d'Ingelbaud, non marié ou veuf sans enfant, dit "le Manceau"
(Mansellus) fait don aux moines de l'abbaye de Cluny de deux domaines situées à
St. Denis de l'Hôtel, soit à Chévenières et à Maisoncelles. Les religieux
demandent alors au roi Philippe 1er d'y ajouter une terre qu'il possède au
"Pons Ossantiae" soit pont sur Ossance ou Oussance. Le roi accepte et
déclare même que cette terre ainsi que toutes les autres terres qui pourraient
être données à l'ordre de Cluny seraient à l'avenir libres et exemptées de
toute coutume et de toute levée d'impôt.
Peu à peu les moines s'établissent à Pont sur Cens. En 1079 ou 1080, un
neveu du chevalier d'Ingelbaud nommé Raymond, à la demande des moines renonce
en leur faveur aux droits de bénéfices qu'il pouvait avoir sur les terres de
son oncle; ceci moyennant une redevance d'une livre de cire que chaque année,
les religieux seraient tenus de fournir en reconnaissance au Chapitre de Sainte
Croix; cette concession fût ratifiée parle dit Chapitre.
En 1119, un diplôme du roi Louis VI fait connaître qu'il prend sous sa
protection le monastère de Cluny et toutes ses possessions situées dans le
royaume de France. Parmi celles-ci figure le Prieuré de '"Pons
monachorum" soit Pont aux Moines (jadis Pont sur Oussance). C'est ainsi
qu'une nouvelle appellation du lieu apparaît et qui sera dorénavant la sienne
jusqu'à nos jours.
La chapelle fut dédiée à Saint Jérôme, la célèbre abbaye était alors en
pleine prospérité, des centaines de moines se répandirent en petits essaims
dans tout le pays où ils contribuèrent à la distribution des aumônes et à la
mise en valeur des terres qui dépendaient de l'ordre. Les pèlerins trouvaient
un abri; les malades quelques soins. On raconte même que la dénomination du
lieu dit "clos de l'Aumône" aurait pour origine la proximité du prieuré.
Les religieux eurent à faire valoir un domaine assez étendu non seulement
sur Mardié, mais dans d'autres paroisses. Ainsi à Trainou ils possédaient un
lieu dit ""La Cherelle" dont la dîme appartenait au Chapitre de
Saint Avit. On les trouve également propriétaires de la métairie de Villeday à
Sandillon, de même que de celle de la Motte Bajun à Saint Denis de l'Hôtel,
d'une contenance de 175 arpents : un bail de 7 ans est conclu le 8 septembre
1692 par Jacques de Faurè de Ferries, prieur commendataire demeurant à Paris en
l'Hôtel abbatial de St. Germain des Prés, logé à Orléans en l'abbaye de Saint
Euverte. Il s'agit de terres labourables de peu de
rapport qui ont besoin d'être marnées, louées à Jacques Brouard marchand à
Jargeau, la dite métairie comprend : maison, chambre, bergerie, toit, cours,
terres labourables et non labourables, prés, pâtis, le tout pour 235 livres
plus 6 chapons gras de ferme, payables le jour de Noël et à Pâques. Il est
autorisé à construire une écurie pour laquelle il recevra 100 livres.
Nouveau bail en 1731, puis en 1778 : un fondé de pouvoir de Dom Joseph
Béraud de Brugiers de Rochebrune, grand prieur de l'ordre de Cluny donne à bail
pour 9 ans, à Sébastien Gaillard. Une description très précise des bâtiments
est donnée : chambre à cheminée, chambre servant de fournil avec cheminée, four
et motte derrière couverte de tuiles, dessus chambre et grenier; au nord
d'autres bâtiments : vacherie, écurie, grange à mettre foin, bergerie, toit à
porc, grange à blé.
Les moines avaient leur justice, haute, moyenne et basse : en 1785, Sylvain
est nommé procureur fiscal et bailly de la justice du prieuré par Dom Joseph de
Rochebrune, prieur de St. Jérôme. Le prieuré reçu des papes Alexandre III en
1179 et Clément III en 1189 le privilège de l'exemption qui 1'affranchissait de
la juridiction ordinaire de l’évêque pour le mettre directement sous l'autorité
du Saint Siège. Le règle de Saint Benoît y devait être
toujours observée.
En 1099, l’évêque d'Orléans avait octroyé aux religieux de Pont aux Moines
un droit de patronage sur la paroisse de Chécy. Ce droit, approuvé par le roi
Louis VI en 1129, confirmé par Louis VII en 1159 et par l'évêque en 1248
conférait aux moines certains profits sur les oblations, messes et services
religieux de l'église St. Germain et au prieur, le droit de nommer le curé de
cette paroisse. Il levait également avec les religieux de Saint Lazare
d'Orléans les dîmes du vin et du grain.
Le couvent de Pont aux Moines ne fut jamais d'une grande importance. Il
comptait généralement un prieur et deux religieux. Vers la fin du XIIéme
siècle, un prieur menait une vie si déréglée que l'abbé de Saint Euverte dû en
avertir son supérieur. Il fut déposé et remplacé. Au temporel les affaires
n'étaient pas florissantes : dès 1201, les moines étaient couverts de dettes;
un arrangement fut conclu entre le monastère de Cluny et Eudes Clément,
archidiacre de Paris : celui-ci jouira du prieuré avec toutes ses dépendances
sa vie durant; il fera célébrer les offices et il devra libérer le Prieuré de
toutes ses dettes dans les 5 ans; il recevra 15 livres
parisis les cinq premières années et 20 livres les années
suivantes.
Les chapitres Généraux de Cluny de Dom Charvin nous apportent quelques
éclaircissements sur la vie quotidienne au prieuré de Pont aux Moines aux
XIVème et XVème siècles. Il s'agit de visites rendues par des envoyés de l'abbé
de Cluny. On constate donc par exemple :
18 avril 1311- Lettre de Jean, prieur de Pont aux moines à l'abbé de Cluny,
Henri de Fautrières pour excuser son absence du chapitre général, motif : des
négociations difficiles et inévitables en vue d'une importante décision à
prendre.
27 avril 1318-Le visiteur trouve, selon une vieille coutume, deux frères
avec un prieur; il constate qu'ils récitent chaque jour l'office divin et les
heures canoniales; ils vivent dans la charité et l'affection mutuelle.
La chapelle est munie de livres, aubes, calices et ornements sacrés en
nombre suffisant, mais elle n'est pas éclairée comme il est d'usage. Les frères
se plaignent de ne pas avoir une nourriture suffisante : le prieur a promis
d'en acheter. Les dons, au dire des frères, ne se font pas selon la coutume;
cependant, le prieur affirme qu'il donne chaque jour 20 ou 30 (?) aux pauvres.
L'hospitalité se fait selon la manière habituelle; l'Avent et le Carême sont
observés dans l'abstinence. L'édification intérieure et extérieure est
respectée. Au sujet de la juridiction, beaucoup de questions se posent, surtout
à cause des gardes de la Reine Clémence, mais le
prieur pourrait être plus ferme. Un des fermiers est en
difficulté jusqu'à la moisson; un autre a des ennuis chaque année avec les
fonctionnaires de la Reine.
avril 1334 - Le visiteur constate que les frères n'ont plus l'habitude
d'éclairer dans l'église (ils sont toujours trois); l'hospitalité et les dons
ne se font pas à cause de la pauvreté du lieu. Certains bâtiments sont
complètement détruits, spécialement la grange de Villedieu, et une partie de l'église
est complètement abîmée. Le prieur a hérité de beaucoup de dettes : en
particulier 400 livres tournois, du fait de son prédécesseur; cependant le
nouveau prieur en a payé 100, il en doit encore 300. Le visiteur trouve aussi
un frère incontinent et paresseux qui se promène dans le village vêtu de
manière assez originale : s'il est coupable, que la sanction nécessaire lui
soit infligée et qu'il soit déplacé s'il a été diffamé.
19 avril 1341 -On trouve assez souvent des excuses du prieur pour son
absence au chapitre général, motif : ses infirmités corporelles et sa
faiblesse.
En 1345 - II ne reste qu'un prieur et un moine; mais il n'y a plus de
dettes, des réparations ont été faites, mais il reste encore beaucoup à faire,
(il ne faut pas oublier qu'à cette époque, la guerre de 100 ans est à peine
commencée - des batailles ont eu lieu dans la région).
15 avril 1380-Le prieuré est mal tenu au spirituel et au temporel. Il ne
reste qu'un moine qui n'est pas un excellent administrateur. La messe n'est
chantée que trois fois par semaine; un grand bâtiment menace mine, les terres
et les vignes sont incultes. Toutes ces difficultés n'étaient pas le seul fait
du prieuré de Pont aux Moines, mais grâce aux mesures énergiques de l'abbé Jean
de Bourbon, en vue de l'application des statuts promulgués en 1458 et aux
efforts témoignés par le chapitre général de 1470, la réforme de l'ordre
pouvait apparaître en bonne voie; mais du fait de l'hostilité entre Louis XI et
le téméraire, Cluny fut endommagée gravement après avoir été envahie, d'où sa
décadence au XVème siècle.
A partir de François 1er, les rois de France s'attribuèrent le droit de
disposer des établissements religieux. Ils distribuèrent abbayes et prieurés à
des abbés et prieurs commendataires qui n'étaient point religieux, mais
seulement prêtres séculiers ou laies. Ceux-ci en touchaient les revenus à
charge de faire vivre les moines et d'acquitter les fondations. Ainsi en fut-il
de Pont aux Moines à partir du XVIéme siècle. Quelques noms de prieur nous sont
donnés par l'état civil : en 1596, Jacques de Caulmois est parrain d'un fils
Tardiveau; vers 1600 on trouve Pierre Bugy, puis en 1638 Jean Palluau, écuyer,
qui est en procès avec le seigneur de Pormorant pour la pêche de la rivière;
puis en 1648 estimable et défférente personne messire Claude de Palluau,
écuyer, aumônier du roi; le dernier fut Jacques de Faure de Ferries, doyen du
chapitre d'Orléans que l'on trouve en 1677 jusqu'au démantèlement du prieuré.
Des baptêmes et mariages de personnes de Mardié y furent célébrés; on s'y
faisait enterrer.
25 novembre 1760 - mariage à la chapelle du prieuré de Jacques Jean Mallier
fils de défunt maître Jean Mallier, ancien procureur du Chatelet d'Orléans avec
Jeanne Gabrielle Ducrot, fille de Messire Pierre Ducrot, receveur de la
Seigneurie de (illisible), témoin Michel Ducrot, receveur du canal; signé :
Saint Pol, Trouiller, Triquoys et le curé Cerisier.
Mais la percée du canal d'Orléans en 1682 sonna le glas du prieuré tel
qu'il fonctionnait depuis 6 siècles. A cette date il se composait comme suit :
chapelle, maison du prieur au nord, au midi derrière ces bâtiments se tenait
l'enclos du prieuré avec jardin, vigne et verger, une belle allée de charmes le
séparant de la prairie; le tout d'environ 13 à 14 arpents. Dans l'ancien lit de
la rivière on avait creusé un vivier de 22 toises sur 4; deux moulins
tournaient sur la commune de Chécy, à droite en descendant la rivière :
"moulin neuf et moulin vieux" comprenant chacun un logement pour le
meunier et un petit pré. La location des moulins se montait à 425 et 230
livres. En amont on trouvait le moulin de Rouard, loué
165 livres, mais faute d'eau, il s'arrêtait 4 mois d'été; on y suppléait par un
moulin à vent.
Le prieur avait droit de pêche sur la rivière avec droit de haute, moyenne
et basse justice sur toutes les dépendances du prieuré.
En 1655 Etienne Juranville est lieutenant au baillage et justice de Pont
aux Moines; c'est un Péguy qui occupe le même emploi en 1683. Les revenus
étaient loués à un fermier lequel sous louait les
différentes parties pour 1300 livres par an.
Le plan du canal traversait la belle propriété et lui enlevait toute sa
valeur. Le vivier fût incorporé dans le canal, la vigne, les arbres fruitiers,
l'allée de charmes furent anéantis; la prairie se trouva amputée de plus de 3
arpents; les moulins cessèrent de tourner par suite de la dérivation des eaux
de la rivière; subissant un préjudice considérable, le fermier refusa de payer.
Le prieur demanda au duc d'Orléans de l'indemniser pour les dommages subis
: on ne put s'entendre sur l'estimation des pertes; de plus l'administration du
canal avait besoin de locaux pour lui servir de magasins et de bureaux; on
convint donc d'un marché : Avec le consentement du Cardinal de Bouillon, abbé
général de l'ordre de Cluny, par acte passé à Paris le 2 septembre 1695, le
prieur De Faure de Ferries consentit a vendre au duc d'Orléans, le prieuré de
Pont aux Moines avec toutes ses dépendances, sauf la chapelle.
Le duc d'Orléans promit de payer au prieur et à ses successeurs une rente
annuelle de 1.400 livres à compter du 1er juillet 1692, jusqu'à ce qu'il se
trouvât d'autres immeubles d'égal revenu, ce qui n'arriva jamais.
La chapelle conserve son affectation jusqu'à la Révolution, les derniers
bénéficiaires de l'ancien prieuré furent Don Joseph Bérault de Rochebrune et
Henri Annet de Rochebrune. On continua de rendre la justice dans le prétoire du
prieuré qui servit à la juridiction du canal.
L'assemblée Nationale vota le 14 mai 1790 la vente des biens du clergé
devenus biens nationaux : la chapelle fût adjugée 1.550 livres en mars 1791 à
monsieur Bottet notaire à Orléans, celui-ci agissait pour le compte de Louis
Philippe Joseph d'Orléans, propriétaire du canal; c'est ainsi que la chapelle
fût réunie aux autres bâtiments.
Tous les effets mobiliers furent dispersés sans laisser de trace, sauf la
cloche : transportée d'abord à la paroisse de Mardié, elle fût ensuite portée à
Orléans lorsqu'on enleva toutes les cloches des paroisses pour les fondre; puis
elle servit à sonner l'heure du marché au blé sur la place du Martroi; en 1847
elle se trouvait au marché des halles.
Au début du siècle elle fût identifiée pour la dernière fois par Lucien
Thibault au musée de Jeanne d'Arc, me du Tabour; elle portait l'inscription
suivante : "A Dieu et à Saint Jérôme patron. Maître Jacques de Faure de
Ferries, prieur et seigneur de Pont aux Moines, Martin Bidon m'a faite,
1677". Elle dut disparaître lors des bombardements de 1940, elle pesait environ
40 kg, mesurait 40 cm de haut avec une ouverture de 40 cm.
Le journal général du département mentionne en 1791 parmi les ventes de
biens nationaux : le 5 mars, la métairie de Villeday de Sandillon affermée avec
un petit droit de champart au sieur Georges Philipeaux 450 livres et 6 chapons
sur une enchère de 8.641 livres- de même le 9 mars sera vendue la métairie de
la Motte Bajun de St. Denis de l'hôtel comprenant bâtiments avec 120 arpents de
terre, une petite censive et différentes parties de rentes en grains, affermée
au
sieur Sébastien Gaillard avec une dîme dont le produit est estimé 200 livres sur
une enchère de 5.959 livres.